A lire

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« Go West : Des architectes au pays de la contre-culture ! »
de Caroline Maniaque, Parenthèses, 2014

Dans cet ouvrage, l’auteur revient sur le vent nouveau qui souffle sur l’Amérique à la fin des années 50, quand un groupe de pionniers va prendre le contre pied du modèle consumériste d’après-guerre.

Auto-construction, utilisation de matériaux de récupération, concepts bioclimatiques, vie en communauté… Ces théories et expérimentations autour de nouvelles façons d’habiter et de construire, plus proche de la nature et de l’homme, vont fleurir en de nombreux foyers sur le sol américain. Cette effervescence aura des repercutions jusqu’à la vieille Europe, où des architectes et théoriciens pourtant anti-américains mais attirés par l’émergence de la culture Beat, feront ce voyage initiatique, dans les pas de Kerouac ou de Ginsberg.

Largement illustré par des documents d’époque, ce travail de recherche nous plonge dans le parcours et les expériences de ces pionners, dans l’utopie de ces annees là.

Ce que je retiens de cette lecture, c’est la fraicheur spontanée d’une époque ou tout semblait possible et léger, au delà de la caricature du mouvement hippie et du fantasme que peut en avoir quelqu’un de la génération suivante.

Pourtant, les grands concepts questionnant l’empreinte de l’homme sur terre vont naitre à cette époque. Des réponses simples, pragmatiques et inventives seront trouvées et expérimentées dans cette amérique alternative.

Ces idées sont toujours d’une étonnante actualité, mais leur mise en pratique reste l’apanage d’une minorité, voire pour certains, une vie en marge du système.

Aujourd’hui, le business de l’écologie est un marché si juteux que ses intervenants en oublient presque la cause défendue au départ. Les notions contemporaines de developpement durable et d’architecture à « Haute Qualité Environnementale » ne sont plus que des cibles à atteindre, des labels, ou des lignes sur un tableau excel…

En montrant l’homme et son désir d’habiter en harmonie avec la nature, de partager ce mode de vie et de communiquer son savoir faire, ce livre nous donne une bouffée d’oxygene et d’une certaine manière un peu d’espoir. L’espoir d’un possible retour aux sources.

Jean-François Maccario

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La villa Savoye

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Lorsque le couple Savoye choisit Le Corbusier pour lui concevoir une maison de campagne, il est loin d’imaginer l’incroyable destin de sa future demeure. Aujourd’hui manifeste incontournable du Mouvement Moderne, la villa Savoye, aussi étonnant que cela puisse paraître, a tout au long de sa vie subi de multiples assauts qui auraient pu la faire disparaître.

Baptisée les “Heures Claires” et construite de 1928 à 1931 sur un terrain de sept hectares, la villa Savoye termine le cycle des villas blanches de l’architecte. Profitant de l’ouverture d’esprit de ses clients, qu’il décrit comme “dépourvus totalement d’idées préconçues : ni modernes, ni anciens”, Le Corbusier illustre ici ses 5 points fondamentaux pour une architecture moderne : les pilotis, le toit-jardin, le plan libre, la façade libre, la fenêtre en bandeau.

Les pilotis libèrent la construction du sol et allègent visuellement la construction. Le toit-jardin transforme la toiture devenue plate en solarium planté, le plan libre résout la paralysie du cloisonnement structurel tout comme la façade libre, qui, déconnectée de la fonction porteuse est simplement travaillée pour les impératifs d’éclairement et de vues. Les fenêtres en bandeau offrent des vues panoramiques et sont une signature forte de la modernité architecturale.

« Il pleut chez moi ! » se désole Mme Savoye dans un courrier adressé à Le Corbusier…  Car hélas, rapidement après l’achèvement, des défauts de conception font leur apparition. Et les cris de détresse de la famille Savoye, qui ira jusqu’à menacer d’un procès, laisseront l’architecte muet. Ces désagréments ajoutés à quelques revers de fortune conduisent les occupants à quitter les lieux dès 1940. Au sortir de la guerre, la villa, tour à tour occupée par les allemands puis les alliés, s’est largement dégradée. Abandonnée, elle sert même de grange à fourrage ! Décidés à ne plus occuper la villa, les Savoye ne s’opposent pas à une procédure d’expropriation de la ville de Poissy. Caractéristique locale mais fait révélateur, le montant du rachat sera basé non pas sur la valeur du construit, mais sur la production du verger de pommiers plantés par les Savoye sur 3 des 7 hectares de la propriété…

Mais la ville ne vient pas en sauveur. Bien au contraire, la villa est menacée de destruction pour la construction d’un lycée. Et comble de l’ironie, le lycée portera le nom de Le Corbusier! Elle sera préservée in extremis grâce à une mobilisation internationale et à l’intervention d’André Malraux, alors ministre de la Culture. Il prend des mesures conservatoires exceptionnelles, fait sans précédent en France pour l’œuvre d’un architecte de son vivant.

Pourtant les travaux de restauration peinent à démarrer et Le Corbusier, à qui on ne peut confier la restauration de peur qu’il ne modifie son oeuvre, s’impatiente. Dans un ultime courrier à André Malraux, il prédit un destin tragique pour la villa. Hélas, cette annonce est prémonitoire pour l’architecte, puisqu’il périra deux mois plus tard, le 27 août 1965, face à son cabanon de Roquebrune-Cap-Martin lors de son bain de mer quotidien.

Dès lors, trois campagnes de restauration jusqu’à nos jours seront nécessaires pour redonner sa superbe à cette icône au destin mouvementé.

Texte et photographies : Jean-François Maccario

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La maison de verre

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Rarement en architecture nous entendons parler de « chef–œuvre » sans que cela paraisse galvaudé. Pour autant, avec la maison de verre, c’est une évidence.

Comment définir un chef d’œuvre en architecture ? Cela pourrait correspondre à une parfaite adéquation aux exigences des commanditaires, à une remarquable utilisation des matériaux, une façon de construire révolutionnaire… Ou encore évoquer une réalisation qui s’inspire de l’air du temps, et mieux, qui serait partie intégrante des courants artistiques d’une époque.

La maison de verre est simplement les trois à la fois. En effet, ce trésor caché au fond d’une cour parisienne, dont la construction débuta en 1928, a été un laboratoire d’idées et de fabrique, en lien direct avec le mouvement moderne.

A l’origine du projet, M. & Mme Dalsace. Lui est gynécologue, elle, collectionneuse d’Art Moderne. Le couple va confier la rénovation de leur hôtel particulier à l’architecte Pierre Chareau, un ami intime. Son défi va être de réussir à mêler sous le même toit l’univers professionnel du docteur Dalsace au rez de chaussée, la vie intime du couple à l’étage, et entre les deux, un salon où va bientôt se retrouver toute l’intelligentsia d’Avant Garde.

La locataire du deuxième étage sera malgré elle à l’initiative du parti architectural.  Cette dernière ne souhaitant pas partir, elle imposera à l’architecte, au lieu de la démolition complète envisagée, l’obligation d’enchâsser le projet sous son niveau et de construire entre mitoyens.

De cette contrainte va naitre l’idée pragmatique d’une façade entièrement de verre afin de bénéficier d’une mise en lumière maximum des espaces de vie. Une idée évidente aujourd’hui, mais qui ne doit pas en occulter l’avant-gardisme pour l’époque, autant dans le concept que dans sa mise en œuvre.

Cette peau translucide et la cathédrale de verre vont sauver la maison de l’Occupation. Les Allemands se détourneront de ce lieu déserté et vidé de ses meubles, ne sachant comment le chauffer ou l’éclairer : une chance pour l’architecture et les aménagements intérieurs.

Car justement, l’audace continue à l’intérieur. Chareau, à la fois artisan et architecte, assemble les matériaux industriels, le mobilier intégré en métal aux meubles anciens, les tapisseries décoratives et collections de Madame Dalsace. Il va réussir à marier ici le fonctionnalisme de l’architecture moderne à la richesse des éléments décoratifs bourgeois.

Maison manifeste par sa conception, sa construction, et ses choix d’aménagement jusqu’à ses occupants, la maison de verre incarne parfaitement le mouvement moderne. Elle en est la véritable machine à habiter, audacieuse et bienveillante.

Jean-François Maccario

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Avoriaz : métropolis des neiges

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A 1800m d’altitude, un balcon rocheux plein sud domine la vallée de Morzine, voilà le magnifique site d’Avoriaz. Selon la galéjade, ces alpages alors délaissés faisait dire à leur propos « ça ne vaut rien », devenu, au fil du temps et avec l’accent savoyard, Avoriaz.

En 1960, Jean Vuarnet, l’enfant du pays devenu champion olympique de descente cette année là, rêve d’y installer une station de ski.

Pour mener à bien sa vision, il va confier le projet au promoteur Brémont-Lafond lequel se tournera vers son fils pour s’occuper du projet et faire appel aux architectes du groupe, dont notamment Jacques Labro. Cette équipe jeune, tous à peine trentenaires, va poser au début des années 60, les bases d’une station de ski moderne, résolument à contre courant de ce qui se faisait à l’époque.

Quand on lui demande d’expliquer le style d’Avoriaz, Jacques Labro évoque plutôt la passion commune pour le jazz au sein des architectes de l’agence. Pour lui, cette équipe était comme un groupe de musiciens. Le premier, tel un bassiste, posait la rythmique en dessinant les fondations. Ensuite chaque architecte venait jouer son propre solo, comme une improvisation et ainsi ajouter sa touche personnelle au projet.

De cette conception instinctive va naitre une architecture organique et déconstruite évoquant les formes accidentées de la nature, avec des matériaux souvent laissés bruts, telles les façades en tavaillons de bois de cèdre rouge. L’architecture marque la topographie, joue avec elle. Les bâtiments s’implantent en bordure de falaise afin de la surligner, ou encore à flanc de paroi, pour réduire l’impact visuel des constructions.

Autre principe majeur voulu dès le départ par les créateurs, Avoriaz est une station sans voiture. Au début, un simple téléphérique assure la liaison avec Morzine. Une idée inconcevable à une époque où cette dernière est le symbole d’une société en plein essor. Les automobiles reléguées au parking, les pistes dictent le plan de la station. Tout peut se faire à ski, à pied ou en traineaux depuis les appartements.

Ne nous méprenons pas, l’idée de départ n’était pas de choquer mais bien d’étonner et ainsi provoquer le dépaysement total des vacanciers. En proposant autre chose, Avoriaz offre une vraie rupture avec la vie urbaine. 50 ans plus tard et alors que la plupart des stations se cherchent une crédibilité éco-responsable, Avoriaz semble plus que jamais d’avant garde.

Jean-François Maccario 

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Photographies : « Avoriaz: The Enchanting Village » par Alastair Philip Wiper.
www.alastairphilipwiper.com

Alastair Philip Wiper est un photographe anglais basé à Copenhague. Il travaille dans le monde entier, notamment sur les sujets bizarres et merveilleux de l’industrie, la science ou l’architecture. Parmi ses nombreux clients : Wired Magazine, The Telegraph, The World, New Scientist, Designboom, The Daily Mail, Gizmodo, Architizer. Il est également le photographe attitré de l’artiste Henrik Vibskov.

La série d’images « Avoriaz : The Enchanting Village » a fait l’objet d’une exposition au Bygnings kulturens Hus de Copenhague, du 15 novembre 2013 au 31 janvier 2014, qui vient d’etre prolongée jusqu’à la fin mars.

Fallingwater

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22 septembre 1935, une journée presque comme une autre à Taliesin, l’atelier de l’architecte américain Frank Lloyd Wright. Jusqu’au moment où le téléphone sonne. C’est E.J. Kaufmann, le commanditaire de Fallingwater, qui, lassé d’être mené en bateau sur l’avancement de son projet, décide d’une visite à l’improviste. Il sera à l’atelier dans 2h…

Neuf mois se sont pourtant écoulés entre la première visite de l’architecte sur le site de Bear Run et cette journée de septembre. A 67 ans et avec une pratique architecturale de plus de 40 ans, Wright sait que ce temps de maturation mentale, process de travail qui lui est cher, est loin d’avoir été perdu. Bien au contraire, il a ce projet en lui, comme une évidence. Wright s’installe alors calmement à sa table sans être perturbé ni par l’urgence du moment ni par le fait que rien n’a encore été dessiné. Il couche sur sa planche à dessin les premiers plans de la maison sur la cascade, juste avant l’arrivée de son client.

Le projet présenté fait preuve d’une apparente simplicité : de vastes porte-à-faux horizontaux de béton qui s’articulent autour d’un élément vertical maçonné en pierres naturelles. La maison est littéralement « posée » sur le rocher, ce même rocher où les Kaufmann avaient pour habitude de pique-niquer. Les préceptes de la maison organique imaginés par Wright sont ici réunis : une maison dans la nature et ses occupants en harmonie avec celle-ci. Au point d’installer la maison sur la cascade, justement…

Quelle surprise pour Kaufmann qui s’attend alors à une construction face à la cascade pour jouir de la vue. L’architecte aurait tranquillement répondu : « E.J., je veux que vous viviez avec la cascade, pas que vous la regardiez, mais qu’elle fasse partie intégrante de vos vies. »

Jean-François Maccario

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Photos : Western Pennsylvania Conservancy